Pr Mattias Desmet – nouvelle interview (extraits) : anxiété, rituels, masses et totalitarisme.

Voici six extraits d’une interview de mon compatriote Mattias Desmet, psychothérapeute et professeur de psychologie clinique à l’université de Gand, dont j’ai déjà publié ici un webinaire avec Reiner Fuellmich. Je pique encore une fois ces extraits audio à Adam Curry – podcast n°1387 de No Agenda – que je remercie au passage. Si vous voulez les écouter, ils sont juste après la traduction.

J’ai fait la transcription et la traduction et je vous invite évidemment à partager sans retenue – avec mention de la source si vous voulez bien.


Traduction

Quand les gens peuvent effectivement relier leur anxiété à une fausse représentation – parce que la véritable origine ou la cause de leur anxiété n’était pas ce virus, ils étaient déjà anxieux, ils étaient déjà confrontés à beaucoup de mécontentement psychologique – mais il y a eu ce récit du virus qui leur a permis de le relier à une représentation. Et de manière symptomatique, pendant un certain temps, ce récit corona leur a permis de gérer de manière moins douloureuse leurs angoisses. C’est une solution symptomatique et toutes les solutions symptomatiques finissent par devenir hautement destructrices. La véritable solution, comme vous l’avez dit, serait de commencer à réfléchir à la manière dont nous avons abouti à cet état terrible d’isolement social, d’absence de signification, d’anxiété flottante et de toute cette frustration et cette agressivité. C’est la vraie question que nous devrions nous poser : qu’est-ce qui, dans notre vision des hommes dans le monde, qu’est-ce qui, dans notre société, a fait que nous nous retrouvions dans ces conditions psychologiques problématiques ?

Lorsque les gens commencent à participer tous ensemble à la stratégie de gestion de l’objet de l’anxiété, un nouveau type de lien social et un nouveau type de création de sens émergent. Il y a comme une nouvelle forme de solidarité qui émerge et qui fait que les gens passent d’un état mental hautement négatif et défavorable d’isolement social, d’isolement interpersonnel à l’exact opposé, au niveau extrêmement élevé de connexion qui existe dans une foule ou une masse. Ensuite, les gens se lancent dans une bataille héroïque contre l’objet de leur anxiété, ce qui conduit à une sorte d’intoxication mentale de la connexité, qui est la véritable raison pour laquelle les gens continuent à adhérer au récit, même s’il est totalement absurde ou manifestement faux. C’est une sorte de rituel. Il a exactement la même fonction qu’un rituel. Un rituel est un type de comportement auquel les gens participent pour montrer qu’ils appartiennent à un groupe, pour créer un groupe, pour créer un collectif, pour créer une solidarité. Et on peut même dire à propos des rituels que plus ils sont absurdes d’un point de vue pratique, plus ils fonctionnent comme rituel. Bien sûr, parce que plus ils sont absurdes, plus ils deviennent purement un signe qui montre l’appartenance à un groupe.

C’est l’un des secrets cachés de cette crise : personne ne veut revenir – ou la plupart des gens ne veulent pas revenir – à l’ancienne normalité. Donc, si nous essayons de réveiller les gens, nous devons éviter de leur donner l’impression que nous voulons qu’ils reviennent à l’ancienne normalité, parce qu’ils ne veulent pas revenir aux emplois merdiques, [NdT. d’où la terrible pénurie actuelle de travailleurs] ils ne veulent pas revenir à ce terrible état d’anxiété. Nous devrions essayer de leur montrer qu’il y a d’autres moyens de changer cette vieille normalité. C’est la chose la plus importante, je pense. Ces hommes politiques, qui perdaient leur emprise sur la société avant la crise, ont maintenant un discours qui leur permet de donner à nouveau des orientations à la société, d’être à nouveau de véritables leaders. Tous ces facteurs réunis font qu’il est impossible en ce moment de revenir à l’ancienne normalité.

Les masses ne peuvent exister que si elles ont un ennemi, si elles ont un objet d’anxiété. C’est quelque chose qui a été très bien décrit par Orwell dans 1984 où il parlait du guerrier eurasien qui était une menace constante mais dont personne ne savait s’il existait vraiment ou non. Mais les masses et le système totalitaire doivent toujours inventer de nouveaux ennemis, de nouveaux objets d’anxiété, parce que s’il n’y avait pas d’objet d’anxiété, les masses n’auraient pas de raison d’exister, car l’une de leurs principales raisons d’être est de contrôler l’anxiété. Et les leaders des masses pensent que s’il n’y avait plus d’objet d’anxiété, les masses se réveilleraient – et que feraient-elles si elles se réveillaient ? – la première chose qu’elles feraient serait de tuer leurs dirigeants.

L’État totalitaire se comporte d’une manière complètement différente d’une dictature classique. Par exemple, si dans une dictature, une dictature classique, l’opposition est réduite au silence, s’il n’y a plus d’opposition dans l’espace public, alors généralement le dictateur devient plus doux, il devient plus amical parce qu’il comprend qu’il doit créer une image positive dans la population afin de rester leur leader. Dans un État totalitaire, c’est exactement le contraire qui se produit. Dès que l’opposition est réduite au silence, dès qu’il n’y a plus d’opposition dans l’espace public, alors le système totalitaire devient vraiment fou et commence à commettre ses atrocités les plus absurdes. C’était le cas en 1930 en Union soviétique et en 1935 en Allemagne nazie. Dès que l’opposition a été réduite au silence, ce système totalitaire devient, pour reprendre les mots de Hanna Arendt, un monstre qui dévore ses propres enfants.

Habituellement, dans un processus de formation de masse, il y a trois groupes, il y a toujours trois groupes. Il y a un groupe, seulement 30 % des gens sont vraiment hypnotisés. C’est quelque chose d’étrange. Et aussi dans un état totalitaire, seulement 30 % de la population est vraiment totalitaire. Ensuite, il y a un deuxième groupe d’environ 40 % qui ne va généralement pas à l’encontre de la masse ou de la foule. Ils suivent donc aussi la foule et, de cette façon, il y a un groupe de 70 % qui suit le système ou les masses. Et puis il y a un autre groupe d’environ 30 % qui n’est pas non plus hypnotisé et qui essaie de s’exprimer ou de faire quelque chose. Ce groupe est extrêmement hétérogène, il est issu de tous les milieux politiques [NdT. un article rédigé par une femme de gauche ici], de tous les statuts économiques et sociaux, de tous les groupes ethniques. Il est très difficile de définir ce qu’est ce groupe, ce troisième groupe. Mais ce troisième groupe représente généralement 25 ou 30 %. Donc, si ce groupe s’unifie vraiment, dès que ce groupe ne fait plus qu’un, dès que ce groupe trouve un moyen de s’identifier aux autres, la crise est terminée et la formation de masse s’arrête. C’est là le défi.


Les fichiers audio


Transcription originale

When people can indeed connect their anxiety to a false representation – because the real origin or the cause of their anxiety was not this virus, they were already anxious, they were already confronted with a lot of psychological discontent – but then there was this virus narrative which allowed them to connect it to a representation. And in a symptomatic way, for a certain period of time, this corona narrative allows them to deal in a less painful way with their anxieties. It’s a symptomatic solution and all symptomatic solutions in the end become highly destructive. And the real solution, as you said, would be to start to think altogether how we ended up in this terrible state of social isolation, of lack of meaning making, of a free floating anxiety and of all this frustration and aggression. That’s the real question we should ask ourselves : what in our view on men in the world, what in our society made that we ended up in these problematic psychological conditions?

When people start to participate all together in the strategy to deal with the object of anxiety, a new kind of social bond and a new kind of meaning making emerges. There is a like a new kind of solidarity that emerges and this makes the people switch from a highly adverse and negative mental state of social isolation, interpersonal isolation to the exact opposite, to the extremely high level of connectedness that exists in a crowd or a mass. Then people start a heroic battle with the object of anxiety which leads to a kind of mental intoxication of connectedness which is the real reason why people continue to buy into the narrative even if it’s utterly absurd of blatantly wrong. That’s kind of a ritual. It has exactly the same function as a ritual. A ritual is a kind of behavior that people participate in to show that they belong to a group, to create a group, to create a collective, to create solidarity. And you can even say about rituals that the more absurd they are from a practical perspective, the better they function as a ritual. Of course, because then the more absurd they are, the more purely they become a sign that shows that they belong to a group.

That’s one of the hidden secrets of this crisis, that nobody wants to go back – or most people don’t want to go back – to the old normal. So if we try to wake people up, we should avoid giving them the impression that we want them to go back to the old normal because they don’t want to go back to the bullshit jobs, they don’t want to go back to this terrible state of anxiety. We should try to show them that there are other ways to change this old normal. That’s the most important thing, I think. These politicians, there were losing their grasp on society before the crisis and now they have a narrative which allows them to give directions to society again, to be true leaders again. All these factors together make that it’s impossible at this moment to go back to the old normal.

The masses can only exist if they have an enemy, if they have an object of anxiety. That’s something that was very well described by Orwell in 1984 where he talked about the Eurasian warrior who was a constant threat but nobody actually knew whether he really existed or not. But masses and the totalitarian system always have to invent new enemies, new objects of anxiety because if there would be no object of anxiety, the masses would not have a reason to exist because one of the main reasons is controlling anxiety. And the leaders of the masses feel that if there would be no object of anxiety anymore, the masses would wake up – and what would they do if they wake up? – the first thing they would do is kill their leaders.

The totalitarian state behaves in a completely different way than a classical dictatorship. For instance if in a dictatorship, a classical dictatorship, the opposition is silenced, if there is no opposition anymore in the public space, then usually the dictator becomes milder, he becomes friendlier because he understands that he has to create a positive image in the population in order to remain their leader. In a totalitarian state, exactly the opposite happens. As soon as the opposition is silenced, as soon as there is no opposition anymore in the public space, then the totalitarian system becomes really crazy and starts to commit its most absurd atrocities. That was the case in 1930 in the Soviet Union and in 1935 in Nazi Germany actually. As soon as the opposition was silenced, this totalitarian system becomes, to use the words of Hanna Arendt, it becomes a monster that devours its own children.

Usually in a in process of mass formation, there are three groups, there are always three groups. There is one group, only about 30 percent of the people is really hypnotized. That’s something strange. And also in a totalitarian state, only 30 percent of the population is really totalitarian. Then, there is a second group of about 40 percent who usually does not go against the mass or the crowd. So they also follow the crowd and in that way there is a group of 70 percent who is going along with the system or with the masses. And then there is an additional group of about 30 percent who is also not hypnotized and who tries to speak out or to do something. That group is extremely heterogeneous, it’s of all political background, it’s of all social economic status, it’s of all ethnic groups. It’s very hard to define what that group is, this third group. But this third group is usually also about 25 or 30 percent. So if this group would really unify, as soon as this group is really one group, as soon as this group finds a way to really identify with each other, the crisis is over and the mass formation stops. That’s the challenge.

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